Kassim Traoré : « La prise d’otages est un système de commerce »


La question des otages à travers le monde est devenue depuis plusieurs décennies déjà une problématique qui interpelle les autorités à travers le monde.

Les otages français bénéficient d’un soutien fort de la population. Les Antilles sont touchées pour la première fois avec l’ingénieur martiniquais, Thierry Dol, enlevé depuis septembre dernier au Niger avant d’être déplacé dans le désert du Mali.

Si les informations concernant ces otages sont rarissimes, au Mali, la situation est suivie de près, d’où notre entretien avec Kassim Traoré, journaliste au quotidien L’Indépendant, président du Club de la presse de Bamako. DSCN0683 

Entretien.

 Kassim Traoré, vous êtes journaliste au Mali, que dit l’opinion publique par rapport à l’enlèvement de ressortissants français par AQMI qui pourraient être gardés otages dans le désert malien depuis plus de 230 jours?

 Kassim Traoré : Avant de répondre à votre question, j’aimerais faire savoir que la situation qui prévaut dans notre pays, n’est pas une affaire malienne. Nous sommes dans la bande sahélo saharienne, qui va du Mali, jusqu’au Soudan, en passant par la Libye, Algérie, Niger, Mauritanie c’est le désert. Dans cette zone, il y a plusieurs personnes, des gens de toutes les nationalités, qui mènent des activités mais malheureusement il se trouve que tout ceux qui opèrent dans cette bande n’ont trouvé de cacherie que la partie malienne de ce vaste désert. Rarement les prises d’otages, surtout d’occidentaux, se font sur le territoire malien, mais chaque fois les bandits armés viennent cacher leurs otages au Mali. C’est un détail très important et ce n’est pas bon pour l’image de notre pays. Même les otages actuels, tout le monde sait, qu’ils ont été enlevés au Niger. Ceci m’amène à répondre à votre question, le Mali est très gêné par cette situation, l’opinion nationale a toujours condamné les prises d’otages, aucun malien ne veut voir ces otages gardés sur notre territoire. C’est pourquoi le gouvernement se dit prêt à toutes initiatives allant dans le sens de la libération des otages.Kassim Traoré estime que l'image du Mali est ternie par cette affaire de prise d'otages ©CPC30

 « Le cas d’un martiniquais peut changer beaucoup de choses chez les maliens… »

Compte tenu de votre expertise du vécu malien et les rapports entre AQMI et les pays dits visés par les membres de cette organisation terroriste, y aurait-il selon vous possibilité que des négociations soient en cours?

 Kassim Traoré : La prise d’otages est un système de commerce, qui ne dit pas son nom, parce qu’en réalité, les trafiquants de drogues et bandits armés, dès qu’ils enlèvent des gens, ils sont prêts pour les négociations. Quant ils ont enlevé les 7 personnes au Niger, au début il y a eu des négociations puis, silence radio et plus personne ne parle. Actuellement ils auraient posé de nouvelles conditions, ils demandent le retrait des troupes françaises d’Afghanistan, pour libérer les otages. Mais en la matière, s’ils posent des conditions de ce genre, ça veut dire, qu’il y a des négociations en cours. Ce qui est important de noter c’est que le Mali est toujours intervenu dans les libérations, ça c’est bien passé, même si Bamako dit ne pas être au courant des rançons payées. On sait que les bandits ne libèrent jamais les otages, sans avoir quelque chose en contre partie. Je peux vous dire qu’actuellement, il y a des négociations en cours, mais souvent ça peut prendre beaucoup de temps.

 Parmi les otages, il y a un Martiniquais. Les Maliens sont-ils informés de cela ou Thierry Dol est-il présenté comme tous les autres Français retenus par AQMI? Dans l’opinion publique ce la changerait-il quelque chose de savoir que l’un des otages est martiniquais?

 Kassim Traoré : Oui, les maliens y sont très sensibles. J’avoue que nous ignorions que l’un des français est originaire de la Martinique. Il est clair que pour les otages, le cas d’un martiniquais peut changer beaucoup de choses chez les maliens… surtout quant on leur dira que c’est le pays d’Aimé Césaire, ce grand qui a bien visité le Mali. Aimé Césaire ne s’est pas limité à Bamako, la capitale, il a été à Ségou (deuxième grande ville du pays). Ça va leur faire très mal, car les maliens ont beaucoup de sympathie pour les martiniquais. En tout cas ça va changer l’avis de bon nombre de maliens par rapport à cette prise d’otages de citoyens français.

 « des « marchandises » qui peuvent leur rapporter beaucoup d’argent …»

 Compte tenu de la pression internationale, que peuvent faire et décider les preneurs d’otages?Kassim Traoré, journaliste Malien © CPC30

 Kassim Traoré : Ces bandits armés, narcotrafiquants de surcroit ne sont jamais inquiets. La pression internationale ne leur dit rien. Ils savent, qu’ils sont dans une zone très difficile d’accès et ce n’est pas n’importe quelle armée qui peut les combattre. Pour tout dire, ils sont mieux armés que les militaires de la plupart des pays de la zone, donc les affrontements avec les armées régulières ne les inquiètent pas. Et si ça se complique pour eux seulement, ils tuent les otages et se dispersent dans la zone, et deviennent dangereux jusqu’à la prise de nouveaux otages. Car la prise des otages est un système bien rodé, qui marche. Ils ont des gens qui les renseignent sur la présence des occidentaux, qui les informent sur les faits et gestes des occidentaux. Un deuxième groupe fait l’enlèvement, si les éléments de ce groupe ne sont pas armés ou n’appartiennent pas à une branche d’AQMI, ils vendent les otages à AQMI. Donc la pression internationale, ça ne leur dit rien.

Etes-vous optimiste quant à une libération des otages et quel rôle peut jouer l’Etat malien dans cette affaire?

 Kassim Traoré : Oui je suis optimiste, je sais que 4 personnes c’est trop. Selon moi, ils ne vont pas les tuer, parce qu’avant ce sont des « marchandises » pour eux, qui peuvent leur rapporter beaucoup d’argent. L’Etat malien a toujours un rôle important dans ce type affaire, bien avant ceux qui sont arrêtés actuellement. Je vous rappelle que le Mali avait demandé la tenue d’une rencontre internationale, sur la question à Bamako. Il y a même eu la rencontre des ministres des affaires étrangères à Bamako et il ne manque plus que celle des les chefs d’Etats de la zone. Jusqu’à présent la rencontre n’a pas eu lieu, certains partenaires refusent d’aider le Mali avec des moyens. A défaut de cette rencontre, les Etats membres de la zone ont pu mettre en place un état major commun, même cette semaine le ministre des Affaires étrangères du Mali et de la coopération internationale, était en Algérie, donc ça veut dire que pour les otages les choses devraient bouger bientôt.

Propos recueillis par K.S.

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